Une soirée chez les Schumann (2|3) – Amour et tragédie

Une soirée chez les Schumann
Par Gabriel Prynn, violoncelliste

Partie 2|3 : Amour et tragédie
(Suite du premier article disponible, ici )

Le 27 février 1854, cinq mois après cette rencontre déterminante, vers minuit, Robert Schumann, tourmenté depuis longtemps par des chorales fantômes qui lui envahissent la tête sans arrêt, s’échappe de la maison, court par les rues de Düsseldorf ruisselantes de pluie, et saute du pont. Il est sauvé des eaux du Rhin par un petit groupe de marins. Le 4 mars, il partira de son propre chef pour la clinique à Endenich, non loin de Bonn. Heureusement pour Robert, c’est un asile progressiste : il aura son appartement, son piano, des visites occasionnelles. Mais il ne verra plus sa chère Clara, ni ses enfants, et y mourra de faim dans un dernier acte d’autodestruction, lent et affreux.

Johannes vient immédiatement à l’aide de Clara. En principe, il habite dans un appartement privé de la maison, mais tout le monde voit bien qu’il passe tout son temps dans le salon privé des Schumann. Il joue avec les enfants. Il tombe amoureux de Clara. Les choses deviennent compliquées…

« Prenez mes lettres, lui dit-il, comme les plus discrètes caresses de mon âme. Je vous aime trop pour pouvoir vous l’écrire… » — « Comme tout est vide et désert quand vous n’êtes pas là ! Je pense sans cesse à vous avec les sentiments du plus brûlant amour… Que je serais malheureux si je ne vous avais pas ! »

Et passant au tutoiement (très significatif à l’époque) :

« Je voudrais pouvoir t’écrire très délicatement combien je t’aime, et je t’aime tant que je ne puis le dire… toi, mon amour, toi ma divine Clara ! »

Mais Clara et Johannes ne seront jamais formellement unis, même si après la mort de Robert cela aurait été possible. En effet, Johannes ne fera pas de Clara son épouse, et personne d’autre n’aura cet honneur non plus – dans son cœur il ne pourra jamais quitter Clara, ni elle lui. Pour le reste de leurs vies ils entretiendront leur rapport étrange et inéluctable. Ils passeront des vacances ensemble. Ils s’embrasseront.

Paradoxalement, Brahms avait toujours une attitude mitigée au sujet des femmes, également vis à vis de beaucoup de choses. Après Clara, il est tombé amoureux à plusieurs reprises, souvent de chanteuses.

Avec la première, Agathe, il a échangé des alliances, mais il lui a envoyé ensuite une note brutale : « Je t’aime!… Mais je ne peux pas porter des chaînes. » Agathe a mis fin à leur histoire et a connu des années de chagrin par la suite. Il a admis devant ses amis ou bien a reconnu « J’ai été un vrai vaurien avec Agathe. »

Brahms comprenait sa nature divisée clairement et sans sentimentalité. Il était un classique parmi les romantiques, un solitaire, un produit des tendances dominantes, mais un artiste qui, tout en regardant vers le passé, a anticipé et inspiré la musique du futur.

Sur les œuvres au concert  

Pour ce concert, « Une soirée chez les Schumann », les musiciens du Trio Fibonacci s’inspirent d’une pratique bien établie au milieu du 19e siècle, celle de présenter non seulement des œuvres entières, mais aussi des mouvements individuels, offrant au public un véritable panorama d’une époque, une occasion de goûter aux styles et aux genres diversifiés. C’était lors d’un de ses concerts à facettes multiples que le Trio no. 1 en ré mineur, op.63 de Robert Schumann, recevra une de ses premières interprétations.

salon

Voici, à ce sujet, les mots de Clara, tirés de son journal intime de mars 1847 :

« La soirée à Altona fut vraiment divine ! Rarement s’est rencontré un tel concours de circonstances. La salle, un public délirant, le chant divin, mon jeu, pas vilain non plus, le merveilleux Trio de Robert, en un mot rien ne manqua à un si bel ensemble. J’étais très heureuse aussi par le fait que, pour le public, je ne me plaçais pas, en tant qu’artiste, en rivale avec Jenny Lind [une des plus grandes chanteuses de l’époque], mais je reçus comme elle des applaudissements enthousiastes. Cela m’incita aussi la plus absolue tension de toutes mes forces spirituelles et intellectuelles. »

L’année après, les mouvements insurrectionnels d’inspiration démocratique connus collectivement sous le nom des « Révolutions européennes de 1848 » tentèrent de mettre fin aux régimes absolutistes de l’Europe. La révolution frappe alors la paisible vie des Schumann. C’est à cette période exacte que Robert compose ses Fantasiestücke (Pièces de fantaisie) opus 73, originalement pour la clarinette, mais simultanément publiées dans sa version pour violoncelle et piano. Ce qui est fascinant dans cette œuvre, c’est de voir comment Robert a réussi à s’isoler dans un monde musical intérieur de beauté et de légèreté entièrement à part. Clara en parle dans son journal de mars 1848 :

 « Il faudrait bien des livres, car on doit tout écrire pour dire ce que le monde endure depuis trois mois. Le 13 mars 1848, au soir, survinrent de Berlin les plus effroyables nouvelles : le roi ne céderait pas ; les civils soutenaient un combat terrible contre les militaires. Plus de mille hommes avaient dû tomber : c’est ce qu’un tel roi avait sur la conscience. En Lombardie, cela paraît terrible, et de même en Suisse, à Vienne, le chancelier Metternich a démissionné. Jeudi, nous allâmes sur la Promenade, nous enivrant de la divine nature… Nous étions rentrés à la maison depuis une demi-heure à peine lorsqu’on battit la générale et que le tocsin retentit à tous les clochers. Bientôt aussi, nous entendîmes des tirs. Le roi n’avait pas voulu reconnaître la constitution… On conçoit que cela mit l’exaspération à son comble…

Le vendredi en arrivant en ville, nous trouvâmes toutes les rues emplies de barricades où se tenaient des hommes armés de faux et que les républicains s’affaireraient à surélever. Par là-dessus régnait la plus complète anarchie : les écluses avaient été ouvertes et les rues dépavées… On voit des milliers d’éclats de balles sur les maisons… le vieil Opéra entièrement détruit par l’incendie… Combien d’innocentes victimes ont péri, frappées par les balles dans leur propre chambre. Richard Wagner doit aussi avoir joué un rôle parmi les républicains, il a prononcé des discours du balcon de l’hôtel de ville, fait dresser des barricades selon ses conseils et encore bien d’autres choses. … Le désordre dans le monde est maintenant effroyable. Dieu sait comment tout cela finira ! Il me paraît étrange, à moi, combien les horreurs du dehors éveillent en Robert des sentiments poétiques dans ses compositions si totalement opposées en apparence à tout cela. Sur tous ses lieder, passe un souffle de pure sérénité ; tout redevient pour moi comme au printemps, riant comme les fleurs. »

Prochain et dernier article à venir sous peu !

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