Une soirée chez les Schumann (3|3) – Chemins nouveaux

Une soirée chez les Schumann
Par Gabriel Prynn, violoncelliste

Partie 3|3 : Chemins nouveaux

Clara a composé peu, surtout pendant sa jeunesse, préférant se consacrer à la promotion de l’œuvre de son mari en tant que concertiste. Son Trio en sol mineur, op.17 de 1846 demeure son œuvre la plus appréciée. Justement, beaucoup plus tard son ami Joseph Joachim en fait mention dans une lettre à Clara, écrite de la cour de Hanovre, le 13 mars 1860 (on note son introduction formelle malgré leurs longues années d’amitié) :

Chère Frau Schumann

Comme je vais me réjouir de mes mois de liberté cet été, et comme je vais en profiter ! Chappell’s [son imprésario] apprendra aujourd’hui que je n’irai pas à Londres. J’en ai vraiment assez de parader sur les scènes de concert et, même si je suis triste de laisser tomber Londres, je le dois à mon bien-être spirituel et physique… Il y a eu beaucoup de musique à la cour dernièrement, deux fois à cause de Hauptmann [compositeur et violoniste allemand], et le roi se dit “enchanté” de ses compositions. Soyez follement enthousiaste ou rien — cela semble être la devise du cher couple royal. À la demande du roi, j’ai joué à deux reprises la sonate en sol mineur de Hauptmann… Combien j’aurais préféré entendre votre trio à sa place ! Je me souviens d’une fugue dans le dernier mouvement et qu’une fois, chez les Frege, j’avais beaucoup amusé Mendelssohn parce que je ne pouvais pas croire qu’une femme a pu écrire quelque chose de si sérieux et de si érudit ! Vous ne vous échapperez pas de votre destin, et vous verrez que votre Trio et les Romances feront bientôt partie du répertoire royal.

Votre

Joseph Joachim

Johannes Brahms et Joseph Joachim 
Johannes Brahms et Joseph Joachim

Avant de terminer en parlant du magnifique trio en si majeur de Brahms, il vaudra la peine de s’attarder sur la vie familiale de Clara et Robert Schumann, dans les années avant sa maladie. Dix enfants seront nés de leur union, dont huit survivront à la maturité, et dont un sera baptisé Félix en reconnaissance de leur admiration pour Félix Mendelssohn. C’est effectivement en 1846, la même année où Clara a écrit son trio à clavier, que Robert commence son Petit livre pour nos enfants. Il parle de ses deux premiers enfants, Marie qui a 5 ans et Élise, 3 ans :

« Marie, de caractère vif et gai, un peu entêtée. Facile à guider vers le bien, souple, douce, affectueuse. Excellente mémoire pour les petits évènements de son enfance. Très sensible à la moquerie. Attirée par la musique. Aptitudes exceptionnelles, pas encore mises en évidence. Commence en février 1846 à tricoter. Attirée d’une façon générale par les occupations domestiques et ménagères. Parle beaucoup, souvent à tort et à travers. Premier enfantillage : lèche de long et large un portrait miniature de sa mère, que je lui avais donné à regarder, alors que sa mère était à Copenhague.

Élise : en bien des points le contraire de Marie. Entêtée, très impertinente, devrait souvent tâter les verges ; boit et mange souvent de façon extraordinaire, mais peut aussi être d’une gaieté débordante. Plus espiègle que Marie, souvent aussi rêveuse, comme enfoncée dans ses pensées. Gâtée de façon précoce par une nourrice trop indulgente. Trépigne avec ses pieds et ses mains, si quelque chose ne va pas à son idée.

Marie, au soir d’une promenade, montrant l’étoile du berger, s’écrie : “N’est-ce pas, papa, que l’étoile se tient là-bas, à côté de la lune, afin d’être moins seule !” »

Le Trio en si majeur, op.8 de Brahms est à la fois une de ses premières œuvres de musique chambre et une de ses dernières, car il a été composé en 1854, mais profondément révisé en 1891. On se rappelle que cette œuvre avait donc été composée peu de temps après la première rencontre entre Johannes et les Schumann. C’était effectivement un mois après cette rencontre, en octobre 1853, que Robert a déclaré au monde entier dans l’article suivant qui porte toute la force de sa réputation de compositeur et de critique musical, que ce jeune Brahms était bel et bien le nouveau héros de la musique germanique, alimentant ainsi sa guerre contre la Nouvelle école allemande de Liszt, Berlioz et Wagner :

Chemins nouveaux

Observant avec une vive sympathie le chemin parcouru par certains artistes exceptionnels, je pensais qu’après une telle préparation apparaîtrait, et devait apparaître, soudain quelqu’un qui serait appelé à traduire d’une façon idéale la plus haute expression de l’époque, qui nous apporterait sa maîtrise, non par un développement progressif de ses facultés, mais par un bond soudain, comme Minerve surgissant toute armée de la tête de Jupiter. Et il est arrivé, cet homme au sang jeune, autour du berceau de qui les Grâces et les Héros ont veillé. Il a pour nom Johannes Brahms. Il vient de Hambourg où il travaillait en silence et où un professeur excellent et enthousiaste l’instruisait des règles les plus difficiles de son art ; il m’a été présenté récemment par un maître estimé et bien connu. Il portait tous les signes extérieurs qui proclament : « Celui-là est un élu ». À peine assis au piano, il commença de nous découvrir de merveilleux pays. Il nous entraîna dans des régions de plus en plus enchantées. Ce furent des sonates, ou plutôt des symphonies déguisées ; des chants dont on saisissait la poésie sans même connaître les paroles, tout imprégnés d’un profond sens mélodique ; de simples pièces pour piano tantôt démoniaques, tantôt de l’aspect le plus gracieux ; puis des sonates pour piano et violon, des quatuors à cordes, chaque œuvre si différente des autres que chacune paraissait couler d’une autre source. Il y a, de tout temps, une secrète alliance des esprits frères. Vous qui appartenez à ce cercle, constatez que la vérité de l’art brille de façon de plus en plus éclatante, répandant partout joie et bénédiction.

À la fois touché et intimidé, la réponse de Johannes vient sous la forme d’une lettre envoyée à Robert trois semaines plus tard :

Honoré maître,

Vous m’avez donné un si immense bonheur que je ne peux essayer de vous remercier avec des mots. Dieu veut que par mes œuvres je puisse bientôt vous prouver combien votre affection et votre bonté m’ont encouragé et stimulé. La louange publique que vous m’avez décernée aura annoncé mes œuvres comme des choses si exceptionnelles que je me demande comment je serai capable de m’en montrer digne. Elle m’oblige avant tout à prendre le plus grand soin dans le choix des œuvres à publier. Je voudrais aussi vous remercier mille fois pour le cher portrait de vous que vous m’avez envoyé, ainsi que de la lettre que vous avez écrite à mon père. Par elle, vous avez rendu heureux un couple de braves gens, et ce pour la vie. Fidèlement, votre Brahms.

Fin de cette série d’articles consacrée au premier concert de la saison 2015-2016.
RDV le 13 octobre à la salle Bourgie !

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