Une amitié musicale à l’ombre des préjugés 3/4

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par Gabriel Prynn

Pour le programme du concert du 5 novembre 1846, Mendelssohn a choisi de précéder la nouvelle symphonie de Schumann par l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini. Durant le concert, le public était tellement enthousiasmé par le Rossini que Mendelssohn a décidé de le rejouer en entier. Selon les critiques, au moment où la symphonie de Schumann a été interprétée, le public était trop épuisé pour apprécier la nouvelle œuvre. Il est cependant à noter que l’ouverture de Rossini ne dure que douze minutes (!).

Quoi qu’il en soit, la nouvelle symphonie a reçu une réaction mitigée. Schumann a alors décidé de réviser en profondeur la symphonie et Mendelssohn a prévu une deuxième représentation où l’œuvre a été cette fois-ci chaleureusement accueillie.

Cette histoire aurait pu se terminer là, sur une note heureuse… mais ce ne fut pas le cas.

Dans les semaines et les mois suivant la création de la symphonie de Schumann, des lettres anonymes ont commencé à paraître dans les quotidiens de Leipzig prétendant que la décision de Mendelssohn de répéter le Rossini avant de jouer le Schumann était due à sa vanité, sa jalousie et son intérêt personnel. Il y avait des connotations nettement antisémites dans ces textes. Schumann décide alors d’écrire dans la presse, également de manière anonyme, louant la direction de Mendelssohn et l’orchestre. Mais c’était trop peu, trop tard : Félix supposait que les attaques venaient de Robert lui-même, ou du moins de ses partisans.

Cela peut sembler une réaction irrationnelle de la part de Félix, mais on note que malgré l’image d’un artiste calme et placide cultivée par sa famille et ses fidèles, particulièrement après sa mort, les récits contemporains d’Eduard Devrient révèlent que Félix pouvait avoir de terribles crises de colère lorsqu’il était contredit. Les amis de Félix ont également noté son extrême irritabilité pendant ces années-là, malheureusement les dernières de sa vie.

Une mise en contexte s’impose aussi. Moses Mendelssohn, le grand-père de Félix, était un philosophe juif éminent du mouvement des Lumières. Abraham Mendelssohn, le père de Félix, abandonna la religion juive en 1822. Abraham et sa femme furent baptisés dans la foi chrétienne et prirent officiellement le nom de Mendelssohn Bartholdy.

Félix continue cependant à se présenter comme Félix Mendelssohn de temps en temps, notamment lors de ses concerts à Londres, qui provoque cette réponse de son père dans une lettre du 8 juillet 1829 :

« Et ainsi, je vous ai élevé… libre de toute forme religieuse, que je souhaite laisser à vos propres convictions… Je n’ai ressenti aucun appel intérieur à choisir pour vous la juive, la plus obsolète, corrompue et inutile d’entre elles. Alors, je vous ai élevé dans la chrétienne, la plus pure, acceptée par la plupart des gens civilisés. »

Memorial
Mémorial de Moses Mendelssohn à l’Alter Jüdischer Friedhof (ancien cimetière juif) à Berlin. Le lieu de sépulture original du grand-père de Félix a été démoli par les nazis en 1943. Une tranchée a été creusée dans le cimetière, les ossements des morts ont été arrachés du sol et les pierres tombales brisées.

La reine Victoria a peut-être été la plus grande admiratrice de Félix Mendelssohn, mais il reste vrai qu’il a rencontré de nombreux défis en raison de ses origines juives, a été rejeté comme chef d’orchestre de la Singakademie de Berlin à cause de cela et ne s’est jamais tout à fait affranchi des limites et des difficultés posées par son héritage.

Ainsi, compte tenu des expériences personnelles et des origines de Félix, les attaques diffamatoires qui lui ont été lancées dans la presse à la suite de la création de la Symphonie no 2 de Schumann ont probablement touché la corde sensible.

Destins romantiques le samedi 8 mai 2021 à 16h à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal

Vente de billets en ligne, par téléphone 514-285-2000, option 1, ou sur place à la billetterie du Musée des beaux-arts de Montréal (1380 rue Sherbrooke Ouest). 

Également disponible en webdiffusion différée à partir du samedi 22 mai. Billets pour la webdiffusion

Une amitié musicale à l’ombre des préjugés 1/4

Une amitié musicale à l’ombre des préjugés 2/4

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