Une amitié musicale à l’ombre des préjugés 2/4

Version anglaise

par Gabriel Prynn

1846 sera une année charnière dans la relation entre Félix et Robert. Trois mois après que Félix ait dirigé la création de la Symphonie no 2 de Robert, des sentiments amers semblent s’être développés entre les deux. Félix écrit à son ami le diplomate Klingemann à Londres : « Il [Robert Schumann] s’est comporté de manière très ambiguë (ou pire que cela) — et a fait circuler une histoire vraiment haineuse à mon sujet — dont je ne dirai pas plus — qui a terriblement refroidi mon ancien zèle de l’aider. »

Nous en sommes effectivement venus à croire que dans les dernières années de leurs vies, Félix Mendelssohn a eu une attitude détachée, voire condescendante envers Robert Schumann. Mais qu’est-ce qui a conduit à cela ?

En 2009, certaines lettres échangées entre Robert et Félix ont été rendues accessibles au public pour la première fois, mettant en lumière la subtilité et la complexité de leur association.

Les lettres qu’ils ont partagées au cours des années 1830 révèlent qu’à l’approche du mariage entre Clara et Robert, le rapport entre Robert et Félix est passé d’une relation de collègues amicaux et solidaires à une vraie amitié intime. Félix commence à terminer ses missives à Robert par la phrase « und bleiben mir gut » (restez-moi fidèle) qu’il réservait normalement uniquement aux amis proches et aux membres de sa famille :

und bleiben

Suite à leur mariage en 1840, les deux couples — Clara et Robert, Cécile et Félix (mariés en 1837) — se livrent fréquemment à des activités sociales et musicales ensemble. La naissance du premier enfant des Schumann en 1841 instaure une nouvelle intimité dans leur relation : Félix accepte avec joie d’être le parrain de l’enfant.

En 1844, l’occasion d’une tournée en Russie se présenta aux Schumann. Robert était très réticent à poursuivre le projet, mais a accepté grâce aux encouragements de Félix; ce dernier ayant reçu une visite secrète de Clara en pleurs lui demandant d’intervenir. En route pour la Russie, les Schumann font une halte à Berlin pour rendre visite aux Mendelssohn et Félix présente à Clara sa nouvelle Romance sans paroles, Op.62, qui lui est dédiée (du livre 5, no 1) :

Félix a également écrit des lettres d’introduction chaleureuses pour les Schumann à ses amis bien placés à Saint-Pétersbourg et à Moscou pour assurer le succès de leur voyage. La tournée russe fut un triomphe pour Clara Schumann. Malgré les nombreux efforts de Clara pour promouvoir la musique de son époux, Robert est demeuré dans son ombre.

Félix ne savait pas que Robert était alors gravement malade, un état peut-être déclenché par l’expérience déprimante en Russie, mais plus probablement en raison des symptômes envahissants de la syphilis qu’il avait contractée pendant sa jeunesse. En public, Robert a déclaré qu’il avait renoncé au poste de rédacteur en chef de sa revue musicale pour se concentrer sur la composition. En privé, les médecins lui conseillaient de prendre une pause complète de tout son travail pour le bien de sa santé. S’ensuivit alors une longue interruption dans la correspondance entre Robert et Félix.

Enfin, en juillet 1845, Robert écrit à Félix et parle de son effondrement nerveux et exprime son désir ardent de le revoir. Félix répond immédiatement, assurant son amitié et faisant écho au souhait de Robert de se retrouver. Ils se rencontrent un mois plus tard, mais uniquement pour un simple café, et non pour les projets plus ambitieux dont ils avaient initialement discutés, à Dresde, la ville de résidence de Schumann, les voyages étant devenus trop difficiles pour Robert.

Félix décide alors de redoubler d’efforts pour promouvoir la musique de Robert, notamment en utilisant son influence à la fois pour programmer et diriger la création de la Symphonie no 2 de Robert par l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig le 5 novembre 1846, le concert auquel Félix fait référence dans la lettre courroucée adressée à son ami londonien citée plus haut.

Gewandhaus
Ancien Gewandhaus de Leipzig, tel qu’il était à l’époque de Mendelssohn et Schumann. Notons la phrase du philosophe stoïcien Sénèque, Res severa est verum Gaudium, au-dessus de la scène : « La vraie joie est une chose sérieuse »

Destins romantiques le samedi 8 mai 2021 à 16 h à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal

Vente de billets en ligne, par téléphone 514-285-2000, option 1, ou sur place à la billetterie du Musée des beaux-arts de Montréal (1380 rue Sherbrooke Ouest). 

Également disponible en webdiffusion différée à partir du samedi 22 mai. Billets pour la webdiffusion

Une amitié musicale à l’ombre des préjugés 1/4 

English version

par Gabriel Prynn

Au même titre que Verdi, Wagner, Chopin et Liszt, Félix Mendelssohn (1809-1847) et Robert Schumann (1810-1856) faisaient partie de « la génération de 1812 » : quelques-uns des plus grands compositeurs qui n’aient jamais vécu, tous nés autour de la même année. En effet, Félix et Robert avaient beaucoup en commun : ils étaient tous deux sensibles, ambitieux, fièrement allemands et pourtant hostiles à l’établissement musical conservateur qui les entourait. Ils partageaient une passion pour J.S. Bach et adoraient Beethoven. Ils admiraient les écrits de Goethe et de Shakespeare.

En même temps, il semble inévitable que leurs différences de personnalité et de parcours créent des barrières entre les deux hommes. Félix Mendelssohn, pour sa part, très sociable et multilingue, avait beaucoup voyagé et était le fils prisé d’une famille riche et cultivée qui était aussi à l’aise sur le podium du chef d’orchestre que dans les cours royales d’Europe où il se lia d’amitié avec les hauts et les puissants. À sa mort, la reine Victoria a décrit Mendelssohn comme « le plus grand génie musical depuis Mozart », ajoutant que « nous aimions et estimions l’excellent homme, et admirions et vénérions son merveilleux génie et son grand esprit, que je crains être trop pour son corps fragile et délicat. » 

Robert, quant à lui, était pathologiquement timide, souvent plus à l’aise dans une vie fantastique habitée par des protagonistes imaginaires que dans le monde réel. Robert aimait boire beaucoup et visitait probablement des maisons closes — des activités sans aucun intérêt pour un homme raffiné et noble comme Félix.

Le contraste entre les deux hommes a été souligné par Schumann lui-même, qui a déclaré que l’écriture de Mendelssohn incarnait «une image d’harmonie intérieure » :

écritureEn 1835, Félix Mendelssohn fut nommé directeur des concerts au prestigieux Gewandhaus de Leipzig. Ainsi, à 26 ans, il était célèbre dans toute l’Europe, et avait déjà écrit deux de ses œuvres les plus connues et les plus célèbres : l’ouverture du Songe d’une nuit d’été et son Octuor à cordes.

Au même moment, Robert Schumann venait de fonder sa revue, la Neue Zeitschrift für Musik, qui allait former la base de sa guerre contre les Philistins. Robert était donc principalement connu du grand public comme critique musical à cette époque, et n’avait pas encore trouvé sa voie en tant que compositeur. Félix Mendelssohn, toujours producteur/créateur, ne s’intéressait ni à la théorie musicale ni à la critique.

Robert était sans aucun doute heureux de la camaraderie et du soutien de Félix — on sait que Félix a offert à Robert des suggestions sur l’écriture de sa première symphonie par exemple, en particulier en matière d’orchestration et de structure. Clara, l’épouse de Robert, était l’une des pianistes les plus célèbres de l’époque, et elle s’est fréquemment jointe à Félix pour interpréter des œuvres pour piano à quatre mains, autant pour des événements privés que des concerts publics. La correspondance entre Clara et Félix révèle une chaleur et une admiration mutuelle. La haute opinion de Robert sur Félix Mendelssohn ressort également de son journal personnel et de ses critiques publiées, le décrivant comme un homme « inoubliable » après leur première rencontre. L’opinion de Félix Mendelssohn sur Robert Schumann est pourtant plus difficile à saisir : Mendelssohn le mentionne à peine dans sa correspondance.

Destins romantiques le samedi 8 mai 2021 à 16 h à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal

Vente de billets en ligne, par téléphone 514-285-2000, option 1, ou sur place à la billetterie du Musée des beaux-arts de Montréal (1380 rue Sherbrooke Ouest). 

Également disponible en webdiffusion différée à partir du samedi 22 mai. Billets pour la webdiffusion

Une amitié musicale à l’ombre des préjugés 2/4

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Une amitié musicale à l’ombre des préjugés 4/4

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