Les géants du minimalisme : les diamants du trio Fibonacci

Par Michel Joanny-Furtin

« Un maximum d’émotions avec un minimum de notes », annonçait le Trio Fibonacci qui célèbre sa 20e saison cette année. Et pourtant quel magnifique bouquet de couleurs sonores, et de richesses cachées dans ce menu thématique beaucoup plus varié qu’il n’y parait.

En proposant ce concert « Les géants du minimalisme », c’est comme si le Trio Fibonacci invitait le public à prendre le temps de découvrir tout un monde particulier de la musique classique du 21e siècle.

« Un portrait pluriel », affirmait le programme. « De la musique scénique et atmosphérique de Philip Glass, Ludovico Einaudi et Max Richter aux mélodies épurées et mystiques d’Arvo Pärt et Hildegarde de Bingen », auxquelles le Trio Fibonacci a ajouté « les rythmes implacables et répétitifs de John Adams et Michael Nyman. » et, pour dessert de ce menu de grande qualité, une création de Maxime McKinley.

Le trio Yellow Beach (2002) de Micheal Nyman a ouvert la soirée avec ce style musical si particulier, reconnaissable par l’approche si personnelle du compositeur.

Suivait une nouvelle interprétation par le Trio Fibonacci du Fratres (frères en latin), d’Arvo Pärt. Un hommage du compositeur en union musicale et spirituelle avec Benjamin Britten. Les cordes jouaient dans les graves des motifs repris à l’aigu, le piano de Steven Massicotte accompagnant cette musique de la contemplation et du silence si caractéristique de Pärt.

« Tous ces compositeurs sont vivants ! »

Le Head On pour trio (1967), une courte pièce de Philip Glass, illustrait le style « répétitif » – l’autre sens de la musique minimaliste – presque obsessif, mais ludique et fascinant, hypnotique, du compositeur.

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Julie-Anne Derome a pris le micro pour présenter la pièce de John Adams 40% Swing, le troisième mouvement de son œuvre Road Movies. « Le titre est très évocateur d’un paysage qui défile lors d’une course effrénée entre le violon et le piano », a expliqué la violoniste. Une belle pièce de musique dont l’interprétation résonnait comme une urgence de vivre… à 40%… de swing !

Une création hommage de Maxime McKinley

Création québécoise originale, Bleu tombant (Falling Blue) de Maxime McKinley rendait hommage à la peintre Agnès Martin dont les toiles magnifiaient l’apparence d’une simplicité, plus complexe en vérité, à l’image de la musique minimaliste. « Quiconque est capable de rester assis un moment sur une pierre au milieu d’un champ est capable de voir ce que je peins », pensait Agnès Martin.

Dans cette œuvre presque contemplative de Maxime McKinley, on entend le temps qui s’écoule et l’esprit qui vagabonde : une longue exploration descendante des graves illustrait le cheminement de la pensée qui tente de s’accrocher au réel quand les aigus appellent à la volatilité du rêve. Présent au concert, le compositeur a rejoint les artistes sur scène pour saluer l’auditoire.

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La seconde partie du concert fut majoritairement consacrée aux œuvres de Ludovico Einaudi, mis à part deux œuvres dont O Virtus Sapientiae d’Hildegarde de Bingen. Une longue tenue d’archet au violoncelle de Gabriel Prynn démontrait la grande sobriété d’une composition très mystique, tout en offrant une belle diversité dans les motifs en guise d’ornementation. Cette nouvelle interprétation par le Trio Fibonacci résonna comme une prière pour apaiser l’âme. Dans le même ordre d’idée, le Mercy (2010) de Max Richter, qu’on pourrait traduire par « miséricorde« , semblait comme le souvenir d’une émotion empreinte de compassion.

Ludovico Einaudi

Le Trio Fibonacci présenta le nostalgique, et très filmique, Una Mattina (2004), avec un motif au piano repris par le violoncelle, suivi d’un autre motif repris à l’unisson des instruments. Puis DNA (2004), où les allers-retours du violoncelle allant d’un chemin à l’autre des motifs proposés évoquaient une ellipse sur l’hélice de l’ADN.

La soirée fut parachevée par trois œuvres de Ludovico Einaudi. Sa Sarabande (2011), qui n’était pas sans rappeler quelques accents de Michel Legrand, semblait relater un souvenir douloureux. En parallèle, Underwood (2013) mettait en valeur un piano à l’écoute du violon, tout en montrant le chemin, rythmant le voyage.

La nouvelle interprétation par le Trio Fibonacci de Petricor (2015) révélait une création à l’état pur, nourrie, et flamboyante d’images, avec une trame légèrement dramatique, mâtinée de suspense mais aussi d’espoir, et qui rappelait la musique de Michael Nyman qui débutait le spectacle. Une manière de boucler la boucle de cette soirée de découvertes autour du répertoire de chambre de ces compositeurs minimalistes.

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Une invitation à la rêverie et à la contemplation

Bien qu’elle se caractérise par le dépouillement et une économie de moyens la musique minimaliste ou répétitive paraît faussement facile à exécuter. Revenant à l’essence de l’émotion musicale, « c’est une musique assez imagée, qui invite l’auditeur à la rêverie et à la contemplation », avance le violoncelliste Gabriel Prynn.

Par l’évocation musicale de visages aimés, ce concert était riche d’émotions liées à un sentiment de mémoire, de souvenirs, parfois amers, mais des souvenirs qui nous permettent de nous construire; cette douleur douce mais lancinante des émotions qui nous rappelle que nous sommes vivants.

Ce qu’on aime avec le Trio Fibonacci, c’est cette facilité de partager avec le public, et lui raconter avec humour et simplicité, sa passion. Ses trois artistes mettent en place des conversations entre les instruments qui s’écoutent, échangent, partagent et chantent ensemble comme un trio vocal.

La qualité et la sobriété de jeu, la précision de l’interprétation font de Julie-Anne Derome, Gabriel Prynn et Steven Massicotte des ciseleurs d’or, des tailleurs de diamant. Et le coffre au trésor qu’est la salle Bourgie en était plein ce soir-là !

Crédit photo : Vincent Ranallo

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