Guerre et Paix : La colombe triomphe

Le Trio Fibonacci, avec Julie-Anne Derome au violon, Gabriel Prynn au violoncelle et Michel-Alexandre Broekaert au piano a présenté un programme de concert original le samedi 6 mai 2017 à 19h30 à la Chapelle historique du Bon-Pasteur à Montréal. Mêlant œuvres du répertoire classique et contemporain, le Trio a brièvement exposées les pièces tout en soulignant leur contexte de création : Trio Hoboken XV, 27 (1796) de Joseph Haydn, Fibonacci numbers 2 (création) d’Alain Perron, La Guerre et la Paix (création) de Simon Bertrand et Trio no 2 (1944) de Dimitri Chostakovitch.

Le pianiste Michel-Alexandre Broekaert nous a raconté une brève histoire de la vie personnelle du compositeur autrichien Haydn qui a passé près de trente ans de sa vie à la cour de l’une des familles nobles hongroises les plus fortunées, la famille des princes Esterházy. Il a précisé que Haydn composait sa musique pour s’évader des tourmentes de sa vie personnelle et retrouver un calme intérieur, his happy place.

Le trio a joué l’allegro, le premier mouvement de ce Trio en Do majeur, avec élégance, finesse et précision. Les musiciens ont interprété les figurations en petites notes, les octaves rapides, les dialogues et les entrées fuguées de manière enjouée, colorée et vive. Dans l’andante, le jeu aéré et expressif de la violoniste était soutenu par la ligne mélodique appuyée de Gabriel Prynn, sur les accords pesants et des phrases longues legato du pianiste. Finalement, le Trio a rendu avec brio le troisième mouvement, Finale : Presto. Ce mouvement se caractérise par des passages élaborés et virtuoses et changements de modes brusques aux cordes et au piano, exigeant une grande finesse dans le jeu.

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La création de Fibonacci numbers 2 (2015-2016) du compositeur québécois Alain Perron a donné un autre ton à la soirée. Faisant référence à une séquence basée sur les nombres 0, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34 … et le nombre d’or (2/3 – 1/3), il a privilégié une structure en huit sections en forme de miroir : 1-8, 2-7, 3-6 et 4-5. Alors que 1 et 8 présentent le trio, les autres sections sont orchestrées de sous-ensembles différents.

La première section de l’œuvre a commencé par un cluster dans le grave du piano alors que les cordes jouaient de petites notes aiguës, créant ainsi une ambiance terrifiante. Le solo de violon de Julie-Anne Derome dans la deuxième section s’est démarqué par ses notes aiguës et plaintives en contraste avec la masse sonore forte de la section précédente. Alors que Gabriel Prynn a embarqué en plein jeu de dialogue avec le pianiste, alternant des lignes legato, pizzicato et motifs courts accentués, le solo de piano de Michel-Alexandre Broekaert a suivi avec des pincements de cordes dans le registre grave du piano par ses notes répétées à intervalle de quinte rappelant la cithare indienne. C’est au tour de Julie-Anne Derome au violon et de Gabriel Prynn au violoncelle d’entrer en dialogue. Après un passage fait de trémolos et de trilles, ils ont commencé une longue section centrale se caractérisant par des motifs courts polyphoniques en intervalles éloignés et des mouvements mélodiques en miroirs avec maîtrise et intensité. L’interaction en totale symbiose entre le pianiste et la violoniste a mis en avant une écriture musicale contrastante avant que le violoncelle seul chante une ligne mélancolique dont les fins de phrases évoquaient l’urgence et le devoir. En fin de compte, le Trio s’est réuni dans la huitième section pour finir l’œuvre sur une note inquiétante allant en decrescendo. Alain Perron a chaudement serré la main des musiciens pour leur interprétation de cette pièce.

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Le Trio Fibonacci a poursuivi avec La Guerre et la Paix du compositeur montréalais Simon Bertrand. En deux parties, intitulées I. Dialogue de sourds (la guerre) et II. Épitaphe (la paix, les quatre parties du monde), cette œuvre a été inspirée d’une fresque de Picasso et l’inspiration même du thématique de ce concert. Julie-Anne a présenté cette œuvre.

« En faisant le ménage dans mes partitions, j’ai trouvé une vielle partition de La nuit transfigurée de Schoenberg que Simon Bertrand m’avait offert lorsque j’avais 17 ans! ». Elle précise que cette retrouvaille lui a rappelé de beaux souvenirs de sa jeunesse car Simon Bertrand l’avait beaucoup inspirée dans sa jeunesse et avait éveillé en elle sa curiosité pour la musique du XXe siècle. C’est le deuxième trio que le compositeur compose pour cet ensemble dont la collaboration remonte en 2003.

« La Guerre et la Paix » composée en 2017, nous rappelle le roman majeur de l’histoire de littérature, « La Guerre et la Paix » de l’écrivain russe Léon Tolstoï dans lequel il relate les évènements historiques de la campagne de Russie de 1812 par une théorie fataliste et une analyse psychologique détaillées des personnages. Cette composition musicale a apporté une touche contemporaine au concert par l’actualité de son sujet, nous rappelant que nous vivions à une époque où, selon les mots de Simon Bertrand, «  la frontière entre les deux (la guerre et la paix) est mince et de plus en plus floue » et « la guerre et ses horreurs sont devenues une partie de notre quotidien. »

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Comme nous pouvons constater dans le tableau de Picasso, à première vue, ces deux scènes semblent très similaires. Ce n’est qu’en faisant attention aux détails que l’on peut se rendre compte de l’emploi de couleurs contrastantes afin de distinguer les deux situations : couleurs noires et rouges dans le tableau relatant la guerre; et, couleurs blanche et bleue dans celui qui dépeint la paix. L’union des quatre couleurs blanche, jaune, noire et rouge au centre, tenant à la main le soleil, appuie la notion de la paix et de la chaleur humaine, plus spécifiquement, la liberté grâce à la présence de la colombe.

De même, dans le contexte de la composition musicale, le compositeur a rapproché étroitement les deux situations, la guerre et la paix, par la superposition de textures mélodiques, harmoniques et rythmiques contrastants, ayant l’intention de souligner la mince frontière qui les sépare. Le thème principal en lignes mélodique legato et très expressif s’étend dans toute la pièce, accompagné tantôt par des accords forte au piano, tantôt par des accords très doux et des coups d’arches de nuance fortes au violoncelle. Des glissandos, l’utilisation du registre grave, notes tenues aux cordes et des accords dissonants caractérisent cette magnifique composition.

L’interprétation remarquable du Trio m’a amené à imaginer les bruits de bottes des soldats lorsque le pianiste a commencé à taper sur le piano, alors que Julie-Anne a déployé le thème principal par-dessus le chaos, évoquant un souvenir nostalgique lointain et perdu. Les coups d’archet saccadés et rythmés rappellent à leur tour les coups de feu du champ de bataille, alors que les notes tenues aux cordes dans le registre grave s’annoncent comme le cri de désespoir et de douleur des soldats gisants. La pièce prend fin par l’apparition du thème principal dont la couleur devient de plus en plus fade et froide.

Simon Bertrand a également salué le Trio à la fin de leur prestation. Lors d’une conversation avec le compositeur, il a précisé qu’il aurait aimé projeter l’image de cette immense fresque de Picasso (réalisée en 1952 dans une chapelle du XIIe siècle à Vallauris en France) sur trois écrans ou en format en 3D à fin de mieux rendre compte de sa dimension spatiale. Cependant, j’ai constaté que malgré la projection de l’image sur un seul écran, les scènes de guerre et de paix ont été bien mises en avant et ont sans cesse provoqué mon imaginaire tout au long de l’écoute, m’emportant tantôt dans un univers sombre et brutal, tantôt, devant un paysage lumineux et plein d’espoir.

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Après l’entracte, le trio a interprété le Trio n. 2 de Chostakovitch avec une passion et un engagement expressif rares. Composé en 1944, ce trio porte la couleur sombre de l’âme affectée de Chostakovitch par la terreur, la violence et la brutalité de la Seconde guerre mondiale. Le premier mouvement s’ouvre sur une écriture polyphonique dont la couleur est froide, rappelant le sort des juifs et les camps de la mort. Le rythme effréné du deuxième mouvement a donné place à un motif joyeux et majeur très énergique que le Trio a interprété avec une détermination hors pair. Le contraste avec le largo plaintif était exceptionnel. Le chant du violon a eu le timbre juste et la vitesse d’attaque des notes tout à fait appropriée pour rendre l’expression désolante et triste des dommages causés par la guerre. Alors que l’entrée du violoncelle a comblé l’absence de sonorités graves, le Trio Fibonacci est parvenu à créer une montée expressive dense et homogène, menant au dernier mouvement, allegretto. Leur choix de tempo de ce mouvement et sa stabilité tout au long lui ont donné un caractère fatal et immuable. Le Trio Fibonacci a mise remarquablement en avant le contraste entre les divers registres et timbres voulus par le compositeur grâce à leur écoute musicale et leur maîtrise du contenu expressif de l’œuvre. Le silence entre les différentes parties de l’œuvre était époustouflant, et a évoquait tour à tour, la guerre, la mort, la noirceur et la brutalité, ou alors la lumière, la liberté et la joie.

J’ai passé un moment d’écoute très agréable grâce à ce concert. La diversité des œuvres a été magnifiquement unifiée grâce à la thématique contemporaine de guerre et de paix. Merci aux musiciens!

Mehrshid Afrakhteh, Twinmuse.ca, le 11 mai 2017

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