Artistes migrateurs 3/3 : Tansman & Dvorak

Artistes migrateurs 3/3 : Tansman & Dvorak

Par Gabriel Prynn, violoncelliste

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Alexandre Tansman (1897-1896) : Trio no2 (1939)

Peu de compositeurs du 20e siècle ont eu une carrière aussi exceptionnelle qu’Alexandre Tansman. Né en Pologne en 1897 à Łódź, également lieu de naissance de son ami, le pianiste Arthur Rubinstein, Tansman a étudié au conservatoire de cette ville ainsi qu’à Varsovie. Il a eu comme collègue le célèbre chef d’orchestre et compositeur Paul Kletzki, qui, en tant que violoniste, a participé à la première représentation de son premier trio à clavier (maintenant perdu) et plus tard a également dirigé sa cinquième symphonie à Paris.

Après avoir remporté en 1919 les trois premiers prix du concours national de composition organisé par la République polonaise, pays nouvellement établi après la désintégration des puissances impérialistes qui occupaient la région avant la Première Guerre mondiale, Tansman s’installa à Paris, où il fut soutenu et encouragé par Ravel et Roussel. Il a établi des relations amicales avec des compositeurs de sa génération tels que Milhaud et Honegger et a été membre de « l’École de Paris », une libre association de compositeurs venant d’Europe centrale et orientale qui comprenait aussi Martinů et Tcherepnin. Ses compositions ont été réalisées par les chefs les plus célèbres de l’époque don Serge Koussevitzky, Léopold Stokowski, Pierre Monteux, Vladimir Golschmann et Dimitri Mitropoulos.

Le Trio avec piano n°2, dont nous allons vous offrir un extrait, a été composé en 1928, lorsque Tansman avait environ 31 ans, juste après son retour d’une tournée prolongée des États-Unis, où il a interprété son deuxième Concerto pour piano, une œuvre dédiée à Charlie Chaplin, qui était présent dans la salle de concert.

En effet, son amitié avec Chaplin s’avérait vitale pour sa survie : en 1941, Tansman a fui l’Europe, car son origine juive le mettait en danger avec la montée de Hitler au pouvoir et l’occupation de la France par les nazis. Il s’est déplacé à Los Angeles grâce aux efforts de son ami Charlie Chaplin, qui a pu créer un comité spécial afin de donner à la famille Tansman des visas. Une fois installé en Californie, un nouveau chapitre de sa vie a commencé : il s’est joint au cercle de célèbres artistes émigrés comprenant Stravinsky, Arnold Schoenberg et bien d’autres. Tansman a commencé à composer des partitions de films et a même été sélectionné pour un Oscar en 1946.

Quand il revint à Paris, son activité européenne reprit. Ses œuvres ont été dirigées par les chefs les plus renommés de l’époque. Il y avait des commissions régulières de la radio française et cette période finale a apporté un nombre important de compositions, parmi elles un oratorio, un opéra et son concerto pour orchestre.

La capacité de Tansman à puiser dans ses racines juives et polonaises avec une grande sophistication est ce qui donne à sa musique sa saveur unique.

 

Dvorak (1841-1904) : de la Bohème à l’Amérique

Si l’on considère le 19e siècle sur le plan de sa production artistique, il est presque impossible d’ignorer l’impact de l’expansion coloniale et de la domination impériale sur la créativité musicale. Des pays comme l’Angleterre, la France et l’Autriche dominent, tandis que d’autres nations et peuples souffrent de cette domination à des degrés divers. Dvorak est un cas très intéressant à considérer à cet égard.

Insatisfait de la réception que sa musique avait reçue dans sa Bohème natale (la République tchèque d’aujourd’hui), et avec l’encouragement de son mentor Brahms et du critique musical très influent Hanslick, Dvorak a cherché à promouvoir sa musique dans la capitale autrichienne. Il a gagné l’attention internationale grâce à ses premières à Vienne, mais la force du sentiment anti-tchèque l’a fortement frustré et a rendu difficile son évolution professionnelle. On note que la montée du nationalisme tchèque a été évidemment vue sous un jour défavorable dans la capitale de l’empire austro-hongrois, et Dvorak est devenu une cible de la colère de certains.

En 1892, Dvorak décide d’accepter l’offre d’un poste de directeur du Conservatoire national récemment établi à New York (qui n’est plus, le crash boursier de 1929 et la Grande Dépression qui suit oblige l’institution à fermer définitivement ses portes). Ce poste a non seulement offert à Dvorak un salaire plus que généreux, mais lui a également permis de consacrer du temps à l’exploration de la musique folklorique des Afro-Américains, c’est-à-dire les « Spirituals ». Dans un entretien avec le New York Herald, Dvorak a effectivement affirmé :

« Dans les mélodies noires de l’Amérique, je découvre tout ce qui est nécessaire pour une grande et noble école de musique »

Plusieurs années de composition fructueuse ont suivi, marquées notamment par la création de sa symphonie « Du Nouveau Monde », qui puise dans les traditions musicales amérindiennes.

Inutile de dire que cette fascination pour les cultures musicales autochtones et noires était très atypique à cette époque. En fait, Dvorak a été l’un des rares compositeurs blancs à s’intéresser sérieusement au folklore afro-américain. Il a collaboré avec des musiciens afro-américains avec lesquels il partageait le désir de faire des Spirituals et de la musique des Afro-Américains un genre reconnu aux yeux du public, une musique qui pourrait être reçue dans une salle de concert au même titre qu’un lied de Schumann ou de Brahms.

On note que les revendications pour justifier l’infériorité de la race noire cherchaient souvent des preuves de la science à cette époque, comme on le voit dans l’article ci-dessous paru dans la revue américaine « The Musical Visitor » en 1895:

musicalvisitor

Le Trio Dumky, quant à lui, a été composé juste avant le départ de Dvorak pour l’Amérique. Le mot «Dumka» (au pluriel «Dumky») décrit une forme de danse slave qui alterne entre musique mélancolique et passages animés et ardents. Dans les mots du compositeur lui-même : « À certains points, ce sera comme une chanson sérieuse, à d’autres une danse heureuse …» La Dumka est en effet un thème récurrent dans la musique de chambre de Dvorak, mais ici la forme est inhabituelle : elle contient une succession de six « Dumka », chacun ayant son propre caractère très distinctif et d’une grande expressivité. Les savants discutent pour déterminer si l’œuvre peut être divisée en mouvements individuels ou devrait être considérée, comme le musicologue anglais Alec Robertson le soutient, « comme un sonnet en musique ».

Dans tous les cas, le Trio Dumky demeure l’une des œuvres les plus aimées du maître tchèque et nous sommes ravis de la présenter pour la toute première fois à Montréal lors de ce concert !

 

Artistes migrateurs le samedi 4 mars 2017 à 19h30 à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal

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