Concert mystique 3/3 Olivier Messiaen et Jean Sibelius

Concert mystique 3/3

Par Gabriel Prynn, violoncelliste

English Version

Olivier Messiaen : Louange à l’Éternité de Jésus

Au début de la Seconde Guerre mondiale, l’organiste et compositeur français Olivier Messiaen est mobilisé comme simple soldat. En 1940, il devient prisonnier des allemands. Le 15 janvier 1941, quelques centaines de détenus du camp de prisonniers de guerre à Görlitz en Silésie sont conviés à un bien insolite concert dans un espace de performance improvisé au cœur du camp même.

Au programme : le Quatuor pour la fin du Temps, une création de près de cinquante minutes composée par l’un de leurs compagnons de captivité, c’est-à-dire par Messiaen lui-même.

L’œuvre sera interprétée par un ensemble constitué pour l’occasion du compositeur au piano entouré de trois autres prisonniers, Henri Akoka à la clarinette, Jean Le Boulaire au violon et Étienne Pasquier au violoncelle. Le froid est glacial. Récupérés ici et là, les instruments de musique assurent modestement leur service, une corde manquant au violoncelle, les touches du vieux piano droit étant collantes.

Messiaen peu de temps avant le début de la Guerre
Olivier Messiaen peu avant le début de la Guerre

Socialement très diversifié, le public de 400 personnes fait preuve d’une écoute attentive, l’évènement étant sans doute totalement nouveau pour un bon nombre d’entre eux. Le concert est précédé d’une conférence théologique au cours de laquelle Messiaen – catholique passionné — explique le thème germinal de l’œuvre : la vision de l’Ange de l’Apocalypse, « qui lève la main vers le ciel en disant : Il n’y aura plus de Temps ».

Le Quatuor pour la fin du Temps comprend huit mouvements, dont nous allons présenter le cinquième, Louange à l’Éternité de Jésus pour violoncelle et piano. Il est indiqué dans la partition : « Infiniment lent, extatique, majestueux, recueilli, très expressif ». Messiaen parle de ce mouvement dans la préface du Quatuor:

« Jésus est ici considéré en tant que Verbe. Une grande phrase, infiniment lente, du violoncelle, magnifie avec amour et révérence l’éternité de ce Verbe puissant et doux, « dont les années ne s’épuiseront point ». Majestueusement, la mélodie s’étale, en une sorte de lointain tendre et souverain. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». »

 

Une première canadienne pour écouter l’âme nordique

Le musicologue américain James Hepokoski dit que dans les œuvres de maturité de Jean Sibelius (1865-1957) on constate « sa croyance croissante en l’unification potentielle de la musique avec la nature. Il cherchait maintenant à apporter les textures granuleuses palpables de sons musicaux et le processus d’élaboration musicale en alignement avec la spontanéité magistrale des cris de la nature, bruissements, des éclaboussures, des tempêtes, des mouvements cycliques. Ainsi l’acte de composition devient un exercice spirituel néopanthéiste. L’œuvre d’art résultante invite une écoute à la fois mystique, révérencieuse et poétique – chose qui ne peut pas être saisie par l’analyse rationnelle ou une explication académique. »

Manifestement, dans le Trio Korpo, composé quand Sibelius n’avait que 22 ans, on est loin de son style de maturité. Cependant, les influences du nationalisme et des mystères de la nature – éléments clés de ses symphonies — commencent déjà à se faire sentir ici. En effet, ce qui est fascinant dans la plus consistante de ses œuvres de jeunesse, le Trio Korpo, est qu’on peut y apercevoir, malgré les empreintes évidentes de J.S Bach, de Beethoven et de Haydn, une voix unique qui se forme.

On y trouve par exemple des passages évoquant la pluie, un motif récurrent de chant d’oiseau en triolets rapides, des cloches d’églises, des hymnes à couleur patriotique. Bref, des éléments primaires d’un style naissant qui anticipe la future évolution du compositeur.

Jean Sibelius a composé en tout cinq trios pour piano en plusieurs mouvements : un en sol majeur pour deux violons et piano (1883), un en la mineur (1884), le Trio « Hafträsk » en la mineur (1886), le Trio « Korpo » en ré majeur (1887) et le Trio « Lovisa » en do majeur (1888). Le Trio Lovisa est connu depuis un certain temps puisque, à la demande de l’Académie d’Abo (université de langue suédoise à Turku), le musicologue Otto Andersson acquit le manuscrit au début des années 1930.

Les autres œuvres étaient, cependant, totalement inconnues jusqu’à ce que la famille Sibelius donne la collection manuscrite des archives familiales à l’Université d’Helsinki en 1982. Le Trio pour piano en ré majeur, « Korpo » de 1887 est certainement la plus importante découverte de cette donation de manuscrits de 1982. Il n’a jamais été édité, et à part une prestation publique donnée aux États-Unis en octobre 2015 pour marquer le 150e anniversaire de la naissance de Sibelius, il n’a jamais été joué en concert en Amérique du Nord!

Le contexte de la composition de ce trio est assez singulier. Les vacances estivales de la famille Sibelius s’étaient heureusement déroulées à Hafträsk (sur l’ile de Norrskatajuste, dans l’archipel de Turku) en 1886. L’année suivante, ils décidèrent de retourner dans cette région; ils restèrent alors au centre du village de Korpo, dans une ravissante maison au domaine de Korpo, près de l’imposant corps de logis néoclassique du manoir. On dit que les Sibelius faisaient de la musique presque toute la journée. Comme pendant l’été de 1886, Jean Sibelius était au violon, sa sœur Linda au piano et son frère Christian au violoncelle.

Leur hôtesse au manoir de Korpo, Ina Wilenius, semble avoir été une pianiste accomplie.  Elle avait préparé la visite de la famille en faisant l’acquisition de tous les trios à clavier de Beethoven (notons le rappel de la Sonate au clair de lune de Beethoven dans le Molto Adagio du Trio Korpo). Elle confia plus tard que Sibelius manifestait un grand enthousiasme pour les trios avec piano, à la fois comme exécutant et comme compositeur.

Il aimait composer pendant les claires nuits d’été, fortifié par du café fort; il ne consommait pas d’alcool. Mme Wilenius décrivit comment il mettait chaque matin une nouvelle miniature à l’essai, le résultat du labeur de la nuit.

La durée du Trio Korpo nous laisse soupçonner que les miniatures en question formaient collectivement les deux mouvements de cette œuvre volumineuse.

 

Concert mystique le 20 février 2016 à 19h30 à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal

Concert mystique 1ere partie

Concert mystique 2e partie

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